Ces femmes qui disent non à Bongo

Femmes gabonaises en première ligne de la marche pour la libération du Gabon à Paris
Samedi 13 août 2016 : début de la campagne présidentielle pour tous les candidats à l’élection présidentielle de la république gabonaise.

Pour l’heure, je n’en ai que faire, et je n’en mesure pas l’enjeu. Étant née dans un pays « démocratique » où trois générations n’ont jamais connu qu’une seule famille à tous les niveaux du pouvoir, je choisis de ne pas m’en occuper. J’ai abandonné tout espoir d’alternance politique et m’accroche à la « paix », comme beaucoup. Ils « gagneront » de toutes façons comme toujours. Et personne ne leur dira rien.

Samedi 20 août 2016 : la campagne bat son plein.

Je fais un tour sur le compte Twitter du candidat dont tout le monde parle : le président sortant Bongo Ondimba Ali, et je trouve sa communication plutôt bien réalisée. Une campagne à l’américaine, avec tournée républicaine et distribution de goodies, financée grâce aux deniers publics. Rien d’anormal dans le royaume de Bongolie. Tout est fait pour que les populations rurales voient en Ali Bongo un candidat accessible et soucieux de leurs préoccupations. Le débat sur Twitter devient intéressant : je constate que les jeunes gabonais expriment davantage leurs opinions politiques et critiquent ouvertement chacun des programmes de façon objective. Chacun défend fidèlement celui auquel il accorde sa confiance dans le respect de l’autre. C’est beau.

« Une campagne à l’américaine, avec tournée républicaine et distribution de goodies, financée grâce aux deniers publics. Rien d’anormal dans le royaume de Bongolie. »

 

Ali Bongo au milieu du peuple lors de sa tournée républicaine

 

Samedi 27 août 2016 : c’est le jour du vote.

12 h 07 : Tous les Gabonais en âge de voter que je connais se sont déplacés vers les bureaux de vote pour participer à cette élection. Pour beaucoup, c’est la première fois. Ceux qui, comme moi, n’ont pas pu se déplacer avaient fait faire une procuration. La loi gabonaise prévoit que les électeurs de la diaspora votent dans leur ambassade, ou au sein de bureaux de votes spécifiques mis en place pour l’occasion. Ainsi, en France, aux Etats-Unis et dans tous les pays qui comptent des ressortissants gabonais, je constate une surprenante mobilisation. Sur Twitter, les #MeetYourTL se multiplient, les gens semblent détendus et racontent leur fierté de pouvoir écrire l’histoire de leur pays en donnant leur voix au candidat de leur choix. Des vidéos en direct circulent, et je regrette de ne pas faire partie de ceux qui participent physiquement à cet épisode de l’Histoire qui, je le sens, sera différent.

13 h : Les premières vidéos de décompte des voix apparaissent sur les réseaux sociaux. De nombreux bureaux de vote donnent le candidat Jean Ping largement vainqueur partout dans la diaspora. Les premiers procès verbaux apparaissent et le blogueur économique Mays Mouissi met les chiffres des tendances à disposition de tous sur son site. Je suis une nouvelle fois surprise de constater que partout, le peuple a pris ses dispositions pour s’assurer que les vrais résultats des élections soient connus de tous en temps réel. Avec les moyens dont ils disposent, les électeurs gabonais ont anticipé les éventuelles modifications des résultats du scrutin en faveur d’un candidat. Au Gabon, des observateurs de l’Union européenne sont présents, à l’initiative du gouvernement, pour assurer la transparence du processus électoral. À ce moment, j’en suis certaine, les choses seront différentes. Peu importe le candidat qui l’emportera, il le fera de façon claire et incontestable pour tous.

 

file-attente-ambassade-gabon

 

14 h : Je reçois par message le Périscope de l’activiste gabonais Marceau Malekou, dans lequel il se rend dans un bureau de vote clandestin accompagné d’observateurs de l’Union européenne. Je constate que des employées de la maison de la femme faisaient des photocopies de cartes d’électeurs. Ce qui me paraissait être la première élection démocratique du Gabon n’est en fait que ce qui a toujours été, mieux maquillé. Je décide de me renseigner en téléphonant à ma famille et aux amis qui se trouvent sur place. Beaucoup déplorent ne pas avoir pu voter dans leur bureau de vote et dénoncent des anomalies visant à favoriser les électeurs du PDG, le parti au pouvoir. Je confronte ces témoignages avec ceux recueillis par mes amis, mais nous espérons encore que les observateurs de l’Union européenne tireront la sonnette d’alarme à temps. En attendant, nous restons vigilants, bien que très tendus.

« Ce qui me paraissait être la première élection démocratique du Gabon n’est en fait que ce qui a toujours été, mieux maquillé. »

 

15 h : Appel d’une amie se trouvant devant l’ambassade du Gabon à Paris, avenue Raphael. « Nous sommes entrain d’attendre de pouvoir voter, ils ont fermé l’ambassade. Beaucoup ont clairement affiché leur volonté de voter pour Ping, et maintenant, ils ne veulent plus nous faire rentrer dans l’ambassade. Plusieurs personnes n’ont pas pu voter. On attend. Tant qu’on ne rentre pas dans cette ambassade pour voter, on attend, mais les esprits s’échauffent et ça devient tendu ici. »

17 h : Sur Twitter, des vidéos Périscope circulent sur la non-évolution de la situation devant l’ambassade. Ceux qui ont pu voter attendent sur la pelouse que les votes soient terminés pour pouvoir photographier le procès-verbal de leur bureau de vote. Les gens semblent avoir eu connaissance des résultats provisoires et certains crient déjà à la tentative de fraude.

18 h : Toujours selon les vidéos en direct, l’ambassadeur a ordonné la fermeture de l’ambassade. Ceux qui n’ont pas pu voter commencent à s’énerver. Ceux qui l’ont fait et qui voulaient assister au dépouillement, comme le permet le code électoral, les ont suivis. En même temps, ce serait tout à fait logique, étant donné que le bureau de vote de Paris est le plus important de la diaspora française en termes de nombre d’électeurs.  Empêcher les gens de voter ou de consulter le procès-verbal serait le meilleur moyen pour l’ambassadeur – proche du pouvoir en place – de stopper l’écart grandissant entre les deux candidats principaux, à savoir Bongo Ondimba Ali et Jean Ping.

18 h 30 : La tension est montée du côté de l’ambassade. Les CRS sont arrivés en nombre pour interdire l’accès aux électeurs, sur ordre de l’ambassadeur. Ceux qui n’avaient pas voté ont essayé de forcer le passage, et les CRS se sentant menacés par des électeurs non armés, les ont gazés. À ce moment-là, je suis évidemment outrée, et je décide de revenir à Paris en urgence dans la nuit.

27 août 2016 – 30 août 2016 : l’attente.

Le procès-verbal de Paris ne sera jamais rendu public ni même signé par l’ambassadeur. C’est l’annulation de tous les votes du bureau le plus important de France. Les Gabonais se relayaient devant l’ambassade et beaucoup dormaient sur place pour faire comprendre à l’ambassadeur qu’ils n’abandonneraient pas ce à quoi ils ont droit.

Je me rends à l’ambassade tous les jours à partir de cette date. J’y retrouve des personnes que je connais et rencontre d’autres Gabonais. Ensemble, nous décidons de nous organiser pour que ces irrégularités ne restent pas inconnues de l’opinion publique. La presse française couvre les élections gabonaises, nous voulons nous servir de cette visibilité pour donner notre version des faits.

Plus le temps passe, plus les rumeurs de fraude se confirment. Les membres de la Commission électorale nationale permanente (Cénap) mettent bien trop de temps à comptabiliser les voies de chaque province, et très vite, l’une d’entre elles se révèle être au cœur du problème. Les procès-verbaux du Haut-Ogooué, province dont est originaire Omar Bongo, ne remontent pas aussi vite que les autres. Nous en sommes convaincus, « ils » essaient de tricher et ont décidé de le faire au vu et au su de tous.

Mercredi 31 août 2016– 11 h 30 : La Cénap annonce Ali Bongo vainqueur de l’élection, avec 95% des voix dans le G2, pour 99,93% de participation.

À ce moment-là, ma terre s’est arrêtée de tourner pendant une fraction de seconde. J’ai revu la petite fille que j’étais répondre « oui » à son père lorsque ce dernier lui disait : « Ne leur fais jamais confiance. » Et je me suis sentie si stupide d’avoir trahi cette promesse en donnant une chance à ce régime. Je me suis trouvée bête d’avoir pensé qu’un miracle était possible avec eux, dans cette réalité.  Je me suis demandée si le fait d’avoir tourné le dos à mon pays m’avait rendue naïve. Je me suis souvenue de mon dégoût pour eux et des nombreuses raisons, de la brimade, de la culture de la peur et de l’intimidation que ma famille et d’autres avaient vécu. Tout ça pendant une fraction de seconde.

 

« Je n’avais pas de plan, et aucun moyen de mettre en œuvre la moindre stratégie là tout de suite, mais j’allais dire NON. »

 

Lorsque la voix inquiète de ma collègue m’a brutalement ramenée à la réalité, à la question de savoir si tout allait bien, j’ai simplement répondu « non ». Ce mot résonnait dans ma tête, et chaque cellule de mon corps se battait pour ne rien laisser paraître de la révolte qui grandissait en moi. Non. Je n’allais pas accepter de me faire voler sous mes yeux. Non, je n’allais pas tolérer de voir l’espoir de ceux que j’aime être écrasé encore une fois. Pas cette fois, et surtout pas de manière aussi flagrante. Pas après avoir reçu l’éducation que j’ai reçue. Pas si je suis la fille de mon père. Je n’avais pas de plan, et aucun moyen de mettre en œuvre la moindre stratégie là tout de suite, mais j’allais dire NON.

non

Cinq secondes, c’est le temps que ça m’a pris pour bidouiller une photo de profil teintée du rouge de ma colère. Je ne l’avais envoyée qu’à quelques amis, et ne pensais pas une seconde que tant de personnes l’utiliseraient. En rentrant chez moi le soir, encore sonnée par les nouvelles de la journée, ma timeline Twitter était devenue rouge. J’ai su à ce moment que 2016 ne serait pas 2009.

Jeudi 1er septembre 2016 : la ligne rouge.

Avec nos photos de profil rouges, nous n’avions que les réseaux sociaux pour seule « arme » contre le hold-up électoral qui avait eu lieu sous nos yeux. Rien n’était organisé et chacun redoutait de devoir se lever le premier, parler le premier, se faire remarquer le premier et s’exposer à ceux qui nous ont écrasés pendant la majeure partie de nos vies.

Depuis l’annonce des résultats, nous multiplions les actions pour obliger la presse internationale à parler de notre combat aux quatre coins du monde. Nous sommes la jeunesse gabonaise, cette génération de citoyens qui est décidée à faire passer la peur dans le camp de notre oppresseur de toujours. De jeunes hommes et femmes qui ne se revendiquent d’aucun parti politique, qui ne défendent aucun candidat.

 

Depuis…

Si nos actions ne sont efficaces que grâce aux efforts de tous, je suis particulièrement impressionnée par le courage dont font preuve les femmes que j’ai rencontrées sur le terrain. Ces femmes qui forcent l’admiration et font avancer la cause en mettant à la disposition de tous leurs compétences et leurs forces. Leurs enfants sont sacrifiés dans des crimes rituels, leurs frères emprisonnés arbitrairement et froidement assassinés pour avoir manifesté leur indignation, mais elles sont là.

Ce sont elles qui proposent leur aide, apportent des couvertures à celles qui dorment devant l’ambassade, prévoient assez de nourriture pour tous, tous les jours et protègent les plus jeunes en priorité lorsque les forces de l’ordre françaises gazent tout le monde sans distinction. Les hommes courent vite, mais les femmes pensent d’abord aux autres femmes, aux enfants, aux plus faibles, aux personnes âgées.

 

« Les hommes courent vite, mais les femmes pensent d’abord aux autres femmes, aux enfants, aux plus faibles, aux personnes âgées. »

 

Avant le début de cette crise, je n’avais jamais réellement mesuré cette solidarité. Je n’avais jamais vraiment fait partie d’un groupe politique et encore moins d’un groupe de femmes qui me considèrent comme leur sœur de façon si sincère, alors que nous nous sommes rencontrées il y a deux mois. Jamais mes mots ne seront assez justes pour décrire leur rôle et leurs motivations, alors je leur ai donné la parole.

J’ai rencontré Jemi le 1er octobre, date à laquelle elle faisait prêter serment à quelques militants au milieu de la foule réunie devant l’ambassade du Gabon, à Paris. Jemi s’est parée de la toge de sa mère pour officialiser le fait que « si Ali Bongo peut prêter serment alors qu’il n’a jamais gagné l’élection, nous prêterons tous serment et deviendrons tous les présidents du Gabon ». Quand je lui ai demandé pourquoi elle s’est mobilisée, elle m’a répondu ceci :

« Par sa fraude, Ali Bongo a insulté notre intelligence. »
– Jemi

jemi

« Cette élection était la première à laquelle je participais. Bien que résidant en France, je reste attachée à mon pays, que je visite très souvent. À chacune de mes visites, je constate que les conditions de vie se détériorent un peu plus chaque jour. La politique d’Ali Bongo, je n’en ai jamais vu de retombées positives. Aujourd’hui, je choisis la lutte à la passivité, parce qu’on ne peut pas opprimer un peuple pendant cinquante ans en espérant qu’il ne se rebelle jamais. Par sa fraude, Ali Bongo a insulté notre intelligence. Il a dépassé la ligne rouge en tirant sur son peuple, sur nos frères, nos sœurs et nos familles. Je brandirai autant de pancartes sur des kilomètres pour leur mémoire, et pour l’amour du Gabon. »

Toujours à ses côtés à chaque manifestation, Tania. Je l’avais remarquée par son assiduité tous les jours devant l’ambassade. Elle est auprès de tout le monde, c’est à se demander qui prend soin d’elle. Toujours disponible pour apporter son aide, elle me laisse volontiers sa place sur un banc lorsque je n’en peux plus de marcher. Pour Tania, le combat est d’abord un combat féministe.

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« Bien que dans de nombreuses sociétés gabonaises l’organisation soit matriarcale, les femmes que nous sommes combattent d’abord pour le droit de faire valoir leur opinion. Elles jouent un rôle important dans la lutte car leur voix a souvent été ignorée pour faire valoir celle de leurs conjoints, de leurs parents ou de leurs frères. Aujourd’hui que ces frères et pères sont emprisonnés, qui reste t-il ? Les femmes. Les seules qui peuvent dire non à l’injustice, soutenir le mouvement, tout en remplissant leurs autres rôles… des héroïnes. »

En face du comportement déshonorant qu’adoptent les femmes qui soutiennent ce régime, il y en a d’autres, des milliers partout dans le monde, qui contribuent à tirer le Gabon hors de l’eau. Ces femmes qui méritent aussi d’être retenues par l’Histoire. Je rends également hommage à ces mères qui ont su transmettre les valeurs les plus précieuses à notre génération. À l’image de maman Sidonie qui, chaque soir depuis maintenant six semaines, arrive devant l’ambassade du Gabon à Paris avec de quoi nourrir tous les militants présents. Elle fait office de figure maternelle pour tous et s’occupe de nous comme de ses propres enfants.

Pour elle, pour le docteur Sylvie Nkoghé-Mbot (emprisonnée pour avoir signé de sa main un rapport sur le bilan des morts et des blessés post-électoraux), pour l’auteure Laurence Ndong, pour celles qui sur place ont rendu possible l’achat et la livraison de produits de premiers soins aux blessés, pour celles qui viennent marcher avec leurs bébés, pour celles qui ne se laissent pas décourager, et pour toutes les autres, mon admiration est éternelle.

Crédits Photos: OneSnapView

Source & remerciements : Cet article est issu d’une tribune dans le magazine Atoubaa, qui a vocation a donner la parole aux femmes noires. Merci à l’équipe de m’avoir donné l’opportunité de me raconter, et de vous parler de ces femmes engagées pour leur pays et pour l’avenir des prochaines générations. 

 

<<Un hommage à ces expériences qui ont rendu les nôtres possibles, mais aussi une exploration de la créativité des femmes noires.>>

 

 

 

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Keiry MOUNIEVOU

25 ans. Storyteller. Etudiante en Master de Marketing Digital à l'Ecole de l'Internet et de la Télévision. Raconter, capturer et partager le monde tel que je le vois, avec des mots, souvent.

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2 Discussion to this post

  1. […] de passion à les produire, sans forcément essayer de diriger. La crise que nous traversons et la mobilisation dont nous devons faire preuve sur une durée indéterminée a au moins le mérite de me faire […]

  2. […] de nos engagements, visions, pour le Gabon, l’Afrique, entre autres. Nathalie résiste, avec nous toutes. Elle est drôle aussi, il faut au moins ça pour me supporter ! Bref, c’est pour mon amie […]

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